Le 5-7…

Ce qui intrigue d’abord, c’est ce monument, à la sortie d’un village entre Chambéry et Grenoble, cette liste de noms, cette plaque qui dénonce l’inconscience et l’avidité de certains, ce tourniquet métallique, dernier témoin du drame…

On remonte le fil…

C’est la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1970, jour de la Toussaint, à Saint-Laurent-du-Pont en Isère. A cette époque on ne parle pas d’Halloween en France mais c’est bien à cela que ressemble cette nuit d’enfer. Près de 200 jeunes se donnent rendez-vous dans un dancing, le 5-7, situé en zone rurale, ouvert en mars 70, probablement un des premiers du genre et qui acquiert rapidement une petite réputation au sein de la jeunesse du coin. Après 1h du matin, un incendie se déclare… Il fait 146 morts.

Au-delà l’attirance morbide pour la mort, pour les morts, jeunes, en train de s’amuser ; les circonstances, le brasier, le plastique qui fond, le silence en quelques minutes seulement, ce fait divers ne cesse de fasciner, notamment par ce qu’il nous dit d’une époque, celle de la jeunesse de nos parents, en tout cas ceux nés disons entre 1945 et 1955.

Au niveau national, l’incendie a marqué les mémoires, comparé à celui du Bazar de la Charité (1897). Le nombre et la jeunesse des victimes émeuvent la France entière.

Mais un autre évènement vient remplacer la tragédie dans les médias : le 9 novembre 1970, Charles de Gaulle meurt et le 16 novembre le journal satirique Hara-Kiri, ancêtre de Charlie Hebdo, ose le titre Bal tragique à Colombey, 1 mort. L’hebdo est immédiatement interdit. On ne rigole pas avec le Général et on ne rigole pas avec un fait divers qui a secoué le pays.

Au grand dam des familles, l’incendie passe au second plan…

Le drame éclaire également les tensions de la société. Les édiles d’alors, sûrs de leur fait, peu regardants sur la législation (un permis de construire signé après le début des travaux, une non-conformité totale, on a compté 68 effractions aux normes de sécurité) et témoignant d’une méconnaissance coupable de leurs devoirs, sont ceux vers qui les regards se tournent.

Les années 60 se terminent et les révolutions venant de Liverpool, Londres, San Francisco se diffusent dans le monde entier… Deux ans après 68, les jeunes gens (ouvriers, étudiants…) venus des villes alentour s’amuser une vieille de Toussaint sont assez mal vus par une population locale rurale et encore imprégnée de catholicisme. Les réactions post-incendie sont sans équivoque : là où les parents des victimes cherchent des responsabilités (et se tournent notamment vers le maire de la commune) les villageois défendent leur élu et tiennent à ce qu’on les laisse tranquilles… Là où les parents expriment leur douleur dans les médias, une habitante les invite à pleurer en silence, chez eux… Et puis de toute façon on ne fait pas la fête une veille de Toussaint.

Deux mots quand même sur les joyeux lurons qui ont construit ce dancing. Ils sont trois… Ils ont fait des choix inconscients, voire criminels, par rapport à la sécurité du bâtiment (système de chauffage défaillant, mobilier en matériaux hautement inflammables…), sans parler de leur décision de fermer à clé, le soir du drame, les issues de secours afin de se prémunir contre d’éventuels resquilleurs… Deux d’entre eux le paieront de leur vie.

Ils avaient pourtant eu une chouette idée. Le dancing ressemblait à une cave, avec des recoins qui permettaient aux couples d’y trouver une certaine intimité et puis il y a la musique, des groupes anglais y auraient été programmés, des groupes anglais à Saint-Laurent-du-Pont !

Ce soir-là, c’est un groupe parisien, Storm, ou les Storms, qui joue(nt) live… Ils entament Satisfaction quand l’incendie commence à ravager la boîte de nuit. Les jeunes sont pris au piège, bloqués par les sorties fermées ou par ces tourniquets à l’entrée qui ne permettent pas une évacuation rapide. Le plafond s’embrase et coule sur la foule, les gaz toxiques font le reste. Les pompiers découvriront une scène apocalyptique.

Que choisir pour illustrer cette époque et cet instant ?

Il y a un groupe qui, par le succès qu’il connaît, le single Paranoid sort à l’été 70, et par la dimension disons ténébreuse de son image, me paraît adéquat. Au moment où Michel Sardou sort son premier album, comment ne pas y voir le décalage qui s’opère entre une jeunesse avide de nouvelles sensations et une société vieillissante qui s’accroche à une France de carte postale… en passe d’être ringardisée et dépassée.

Planet Caravan, planant et mélancolique, est un des rares titres sur lequel Black Sabbath calme le jeu.

Ce matin cafardeux du 1er novembre 1970, le brouillard peine à se lever, le toit ravagé du dancing témoigne de la violence du drame, le silence est pesant…

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