Le caca, Proust, Debussy et la beauté

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Génie probable

J’ai une théorie, elle existe sans doute déjà, elle peut d’ailleurs être certainement dézinguée par plus connaisseur, elle est peut-être un peu réac’ ou alors elle enfonce des portes ouvertes mais tant pis, la voici.

Prenons la littérature, la musique, la danse, la poésie, le cinéma que sais-je… Ces arts naissent, balbutient, progressent, atteignent un âge d’or, une certaine forme d’acmé, puis les dogmes sont remis en cause, les artistes questionnent les fondements même de leur domaine artistique et déconstruisent le tout. C’est normal, sain, salutaire.

Ainsi, on se retrouve avec des tableaux blancs (Malevitch, 1918), de la musique sans musique (John Cage, 1952), de la poésie qui n’est plus que sons (les futuristes et/ou Dada dans les années 10), probablement de la danse qui n’en est plus, du cinéma sans images (Debord) ou sans images animées (Chris Marker, 1962), de la littérature sans intrigue (le Nouveau roman dans les années 50/60) ou encore du jazz sans structure (Free Jazz, années 60).

Problème, une fois qu’on a mis une pissotière dans un musée pour questionner notre rapport à l’art. On fait quoi ?

On continue dans ce registre jusqu’à mettre son caca dans des boîtes (1961) ? On fabrique une machine qui fait du caca (2000) ? On revient à une certaine forme de classicisme ? On est condamné au revival au néo-quelque chose ? Ça, je n’en sais rien. 

Mais mettre son caca dans des boîtes et le vendre très cher, même si le concept derrière tout cela est probablement fort intéressant (en l’occurrence, j’ai des doutes), ça me pose 3 problèmes : pour le spectateur, l’oeuvre en tant que telle n’a qu’un intérêt limité (c’est le concept qui l’est, peut-être…), ces redites incessantes d’actes qui ont perdu toute leur subversivité sont le fait d’artistes qui pour certains d’entre eux ne maîtrisent pas les classiques de leur art (pour déconstruire, ne doit-on pas savoir construire d’abord ?) et surtout, c’est un geste « artistique » qui me paraît condamné à être de niche, c’est-à-dire, qui ne touchera jamais à l’expérience humaine de n’importe qui

Par contre, ce qui est intéressant, à mes yeux, ce sont les premières oeuvres qui témoignent de ces remises en cause des dogmes. Ainsi, les premiers tableaux non figuratifs, les romans flots de pensée (Faulkner dans Le Bruit et la fureur, Woolf dans Les vagues, sans doute Joyce mais je ne l’ai jamais lu…) sont de véritables moments révolutionnaires. En musique, puisqu’il s’agit de musique dans ce blog, je trouve particulièrement intéressant le tournant du XIXe au XXe, au moment où Debussy et quelques autres inventent quelque chose de nouveau mais fascinant de beauté et possédant encore la faculté de toucher n’importe qui. J’insiste sur n’importe qui. L’art réservé à un entre-soi ne m’intéresse pas.

Parenthèse sur Debussy. J’ai un a priori plus que favorable sur lui. Le nom m’évoque des après-midis de printemps, les tableaux de Monet, la poésie de Mallarmé, les romans de Marcel Proust, une certaine France éternelle. Bref, un bon gros tas de clichés, mais ça me plait comme ça. Fin de la parenthèse.

J’ai un truc de lui qui illustre bien ma théorie. 

Voilà un homme qui maîtrise son sujet, l’harmonie classique, les grands anciens, le romantisme, Wagner, il connaît tout ça, il sait faire. Pour autant, il invente quelque chose de neuf et touche au sublime. 

En 1889, il se balade à l’exposition universelle et entend des musiques et des instruments indonésiens. Au lieu de prendre ces instruments et de les intégrer à sa musique, il décide de se rapprocher de ce qu’il a entendu… avec un piano… et aborde cet instrument sous un angle proprement inouï. Le résultat est beau comme une brise printanière faisant frissonner l’onde de l’étang de Méséglise… Pardon pour le cliché.


Non, mais c’est vraiment beau ce truc, non ?

Après cela, on pourra toujours taper sur son piano avec un marteau ou alors rester à côté sans en jouer pendant 4 minutes 33 secondes. Mais après bientôt 60 ans de ce manège-là, on pourrait peut-être passer à autre chose. Mais quoi ? A-t-on tout inventé ?

Voilà, c’était ma théorie, un brin réactionnaire. Ce doit être mon côté Finkielkraut qui ressort… J’attends qu’on la dézingue, qu’on me dise qu’elle est du niveau terminale d’un lycée de province ou qu’elle enfonce des portes ouvertes. C’est comme ça qu’on avance, en se faisant dézinguer.

5 réflexions sur “Le caca, Proust, Debussy et la beauté

  1. C’est sans doute en effet plus symbolique qu’artistique. Je te rejoins là-dessus. Mais… Je ne trouve pas le concept totalement déplacé. Au regard de l’histoire économique (pas artistique, ok) en tous les cas, il fait sens. En fait, c’est apparu au moment de l’essor du capitalisme tout ces trucs dont tu parles (les tableaux blancs, la merde en boîte etc). Et qu’est le capitalisme au fond… Ce geste de dénonciation (si c’est vraiment comme ça qu’on peut le prendre), ça peut être esthétique. Peut-être. Il me faudrait plus de temps et plus d’alcool. Mais… Tu vois, ça l’est pour le punk : dénonciation esthétique. Or, le punk, c’est bien de la musique sans musique non 😉 ?

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  2. Oui, je suis d’accord, tout cela a fait sens à un moment donné, c’est plutôt la redite qui me fatigue, cette croyance qu’on choque encore ou qu’on est encore révolutionnaire en mettant un paquet de feuilles mortes dans un musée…

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