Plaisir coupable ?

C’est parti. Gare au délire et pardon d’avance à tous ceux qui se sentiraient offensés.

J’ai un côté boy-scout, ça c’est indéniable. Du coup, je peux avoir un penchant coupable pour un barbu avec une guitare sèche et une chemise à carreaux qui chante des chansons se déroulant au bord d’une rivière dans le Montana. Quitte peut-être à ne pas toujours faire la différence entre le vrai truc et de la musique de pub pour la MAIF (clin d’oeil à Y.)… Donc, je disais, le côté boy-scout, j’sais pas, c’est un truc profond, l’amour de la nature et des choses simples. Sans doute les pubs Herta.

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Oh, j’adore le rock urbain du Velvet ou de Television, pour sûr, le frisson des bas-fonds, des interdits et tout ça, mais le bon vieux Neil qui souffle dans son harmonica, boum, ça me retourne direct.

Et puis, la musique de mon adolescence, c’est celle des sixties, pas celle de mon époque, non. Né trop tard, je dévorais les années soixante avec une fascination insatiable. Il y avait quelque chose de tellement pur et « naturel » dans les arpèges des Byrds, c’était plus fort que tout.

Bon, évidemment, j’ai vite réalisé qu’y avait des substances pas vraiment bio derrière tout ça… Le LSD, pas certain qu’on en trouve dans une AMAP…

Et s’il fallait, le couteau sous la gorge, choisir le rock d’avant ou d’après la révolution punk, je choisirais avant, sans aucune hésitation. Je pourrais passer ma vie avec les albums sortis en 67 (ou 66 !).

Bref, je détestais allègrement toute la musique qui m’était contemporaine. Elle sonnait toc et fabriquée. C’étaient les années 80, quoi. Et comme j’ignorais totalement qu’il y avait une scène alternative, les cibles étaient faciles : Jean-Jacques Goldman ? Beurk, A-ha ? Rebeurk. Images ? Gold ? Du caca.

Et Depeche Mode.

Mince, c’est bourré de synthés. Les synthés c’est vilain, pas bio, du caca. Bon pour les midinettes, les posters du Top 50, des coupes de cheveux pas possibles.

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Mais j’ai quand même deux amis fans absolus. A. et J.*

Je me méfie des fans de Depeche Mode pourtant, j’en ai connu un autre, tout à fait exclusif, inquiétant, le mec avait 100 disques, c’étaient que du DM…  Bon, je ne m’en méfie pas autant que des fans de U2 ou pire de Queen (en général, on déroule la pelote et on se retrouve avec Muse, Coldplay, Kings Of Leon, bref, l’horreur), non, car là je vois le stade qui beugle SUNDAAAYYYY machin ou WEEEEEE WIIIIIILLLLL etc, la coupe mulet de Bono, la moustache de Mercury. Pas possible. Principe de précaution, je me tiens à l’écart. Si les mecs s’excitent sur Police, Queen, The Wall de Pink Floyd et U2 et te disent que les Beatles, ben, c’est pas du rock et qui rigolent quand tu parles des Beach Boys, c’est peine perdue. A eux les grosses cylindrées sans âme, toi t’aimes la fêlure, la brèche, car, comme disait Cohen, c’est par là que la lumière passe. Y’a pas de fêlure dans We Will Rock You, juste des mecs qui épatent la galerie avec du vide. Alors que God Only Knows, bon sang, c’est le miracle mélodique ultime lézardé par une enfance fracassée. Alors tu pars écouter ton Nick Drake dans ta chambre en espérant qu’aucun gugusse ne vienne te dire que ça vaut pas Sunday Bloody Sunday. Sinon, direct du droit, boum. Mince quoi, faut pas déconner quand même.

Bref, je délire. Désolé.

Du coup, Depeche Mode, non, impossible.

En plus, j’ai une approche littéraire de la chose musicale. Plus qu’un bon morceau qui passerait à la radio, je préfère fantasmer sur un disque à travers la plume de quelqu’un qui te donne envie. Ainsi, j’ai adoré Love, les Stone Roses ou Left Banke avant même d’en avoir entendu la moindre note. Par la magie de l’écriture.

Un petit exemple ?

On parle ici de Richard Hawley.

… Et puis le voici qui ouvre la bouche, s’empare du micro, et sort ce truc…, cette voix ! Du baryton dément, plus beau encore que ceux de Lee Hazlewood et Scott Walker réunis. Lorsque Richard Hawley chante, la beauté du monde paraît…

Nicolas Ungemuth

Bon sang, mais dans ces cas-là, on finit pas sa salade de lentilles germées bio, on monte sur sa bicyclette et on se rend fissa au magasin de disques le plus proche. Mince, non seulement le gars sait de quoi il parle (Lee Hazlewood et Scott Walker, oh ! C’est autre chose que les athlètes de la corde vocale de The Voice nom d’une pipe, non, là c’est le vrai truc) mais en plus, il sait en parler.

Et personne n’a jamais parlé comme ça de Depeche Mode. C’était parfois même tout le contraire, du dézingage pur et simple. Si quelqu’un se souvient de la critique du live 101 par Kaganski dans Les Inrockuptibles, ouarf ! Ça vaut son pesant de cacahuètes. Bref, y’avait pas la crédibilité rock.

Donc, Depeche Mode, non.

Pour rester dans un registre pop synthétique, New Order, oui, on est tenu de s’extasier.

Kraftwerk, n’en parlons pas, un monument à leur gloire, vite.

Depeche Mode, non.

Et puis Violator est arrivé. Et tout a changé. C’est devenu du sérieux. On avait le droit d’aimer.

Et comme tout le monde, j’ai acheté Violator. Oh, pas tout de suite, hein, j’ai attendu plusieurs années. Et j’ai trouvé ça bien. Comme un gentil petit mouton. Moi, pas Violator.

Je me suis souvenu qu’on m’avait fait écouter Happiest Girl quelque chose dans la cour du lycée. Une face B de l’époque Violator. Et j’avais trouvé que c’était plutôt bien. Mais bon, on venait de me copier le premier album du Velvet sur une cassette alors, j’avais autre chose à faire que d’écouter un groupe synthétique.

Mais j’ai été sérieux par la suite, je suis allé voir plus loin que Violator. Beaucoup avant, un peu après. Et à chaque fois, j’ai trouvé des choses qui me plaisaient. Des mélodies pop bien assombries par un spleen tout britannique. Un rayon de soleil qui filtre en fin de journée à travers un voile de nuages grisâtres.

En plus, j’aime bien les groupes qui collent des choses un peu expérimentales dans leurs morceaux tout en les enrobant dans une belle évidence pop. Et DM, c’est ça, souvent.

Et puis, Martin Gore avait l’air d’être un drôle de personnage, le genre à se balader en jupe de cuir dans Berlin au milieu des années 80. Et un brin coco par dessus le marché. A l’époque je faisais semblant de lire L’Huma. Bref, un gars intéressant qui n’hésite pas à mélanger à sa tambouille synthétique des éléments de blues ou de gospel appuyés par des références bibliques idoines.

Alors, ce serait trop facile de piocher dans le consensuel Violator pour le morceau de la semaine. Les tubes y sont impeccables (Enjoy The Silence, Policy Of Truth ou encore Personal Jesus) et les titres moins connus aussi (j’ai un faible pour Clean par exemple).

Non, c’est le moment d’avouer. Le plaisir coupable.

Automne 1987. Top 50, y’a ce clip qui passe à la télé et mince, je ne peux pas le dire à l’époque mais bon sang, au fond de moi, je le sens, je suis pris dedans, mince, j’aime !

I’M TAKING A RIDE WITH MY BEST FRIEND…

Alors, Depeche Mode a t-il pour autant définitivement rejoint le monde des vaches sacrées du rock ?

La réponse est oui. D’autant plus que le groupe a eu droit à une sorte d’adoubement suprême, Johnny Cash en personne a repris Personal Jesus (un titre de Violator, tiens donc…). Et puis la scène électro lui doit beaucoup.

Mais il reste au moins un irréductible…

Attention, ça cartonne (lecture déconseillée aux fans transis et sensibles) mais c’est drôle (et injuste et même factuellement erroné parfois) et plein de mauvaise foi, j’adore ça la mauvaise foi.

Aujourd’hui, on constate de plus en plus souvent que certaines personnes, et même d’âge adulte, parlent sérieusement de Depeche Mode (et même d’Indochine ! ). Mais à l’époque des leurs faits d’armes, alors que, faut-il le rappeler ?, coexistaient des gens comme New Order, Cure, les Banshees ou les Bunnymen, leur gothique toc et synthétique provoquait généralement de grands éclats de rires voire des nausées brutales, surtout lorsque Dave Gahan, dans ses clips grotesques, faisait l’avion en tournant sur lui les bras en croix, tout en déclamant d’une voix grand-guignolesque ses chansonnettes qui se voulaient vraiment sombres. Les pauvres étaient à la new-wave anglaise ce que Indochine était à Cure : une version pour les petits enfants…. Mais en 2006, il semble que les Depeche Mode (l’un de leurs musiciens était tellement inepte que sur scène, tout en faisant semblant de jouer du synthé, il envoyait des fax ! ) soient considérés comme d’authentiques artistes.
Trois de leurs albums ressortent donc en versions superluxe (l’album remasterisé sur un CD, l’album en 5.1 avec documentaire, extraits de concerts etc. sur un DVD également inclus). En écoutant très sérieusement, d’un bout à l’autre, ces disques à plusieurs reprises, on comprend tout de suite pourquoi les Depeche, comme on dit dans les cercles, ne joueront jamais dans la cour des grands malgré quelques compositions notables, particulièrement sur leur meilleur album, le très noir « Violator » : en refusant tout instrument acoustique (EH, MINCE, C’EST PAS VRAI CA ! ), la musique à synthés du groupe, avec la voix terriblement plate et trop déclamatoire de Gahan, restera toujours celle d’une bande de garçons coiffeurs, qui s’amuse avec des boîtes à musique en se donnant des airs mystérieux.
Même si ce n’est sans doute pas vrai.
N’importe qui passant « Pornography » des Cure, « Power, Corruption & Lies » de New Order ou « Porcupine » des Bunnymen en parallèle fera la différence…

Nicolas Ungemuth

Sur ce, bien le bonjour chez vous.

*Cet article est dédié à A., tourien (pas tout à fait en fait, un tourien bourgeois en réalité, ou résidentiel, ou pavillonnaire, enfin, ça c’était seulement les gens du quartier qui le savaient, pour les autres, c’était un tourien tout court), et J., franklinois, fans de DM, amis pour la vie.

Ps : Celui-là est pas mal non plus, y’a pas que Violator dans la vie…

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7 réflexions sur “Plaisir coupable ?

  1. Quelle bonne mémoire (pour Happiest Girl 🙂 ) et quelle belle analyse: juste, documentée et bien ficelée, pour un groupe aux antipodes de tes principaux goûts musicaux.
    Une profonde marque de respect telle une révérence qui fait d’autant plus plaisir qu’elle vient d’un connaisseur et amateur de rock, parallèlement compositeur, interprète et musicien (entre autres talents)… un « mea-culpa » qui ne fait que renforcer l’idée que les goûts et les couleurs ne se discutent pas: ils se partagent, qui plus est de manière sympathique, et sur une note sincère emprunte de poésie.
    Merci pour l’hommage à dM et au clin d’œil amical !

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  2. Oui, très bon article ! Bon, désolé, je connais hyper mal « DM ». Mais ça donne envie d’aller voir ce qu’ils font même si le clip fait penser à Etienne Daho… Hum. Et ça taille sec la lecture de la fin !

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