Dans les années 90, mon groupe préféré était un quatuor britannique venant de Liverpool (ou presque) dont le nom commençait par un B.
Oui, les Boo Radleys. Qui ?
Les mêmes qui disaient : notre album vient de sortir, il est génial, les gens vont l’écouter des milliers de fois, dans la tête des gens, il n’y aura que trois groupes, les Beatles, les Rolling Stones et nous.
Ah, ah, ah, ouarf, ouarf ouarf, aaaaahhhh, aaaaaahhhhh, aahhhhhhh !!!!!!!!!!!!!!
Ben, c’est raté les gars !
Mais en 93, j’étais comme eux, j’y croyais.
Des débuts noisy-pop un peu brouillons, un album superbe (Giant Steps, celui cité au-dessus), alliage parfait du bruit et de la mélodie, un autre en forme de bombe pop (Wake Up!, le seul qui aura vraiment du succès et qui les raccrochera à la locomotive Britpop), un cinquième qui viendra, malgré quelques bons moments, tuer ce début de reconnaissance publique par un retour aux tendances bruitistes et enfin un dernier en 98, accouché dans la douleur, mal aimé, mais dont je vais tirer la chanson (bonus, c’est le 1er janvier) de la semaine.
Tranches de vie :
Prenez 70 personnes, jeunes, mettez-les dans une maison isolée en montagne, fin décembre 98, à quelques encablures du XXIe siècle. Au bout d’une poignée d’heures, l’alcool coule à flots, les pétards circulent, des tonneaux de bière en plastique gouttent et font une flaque dans la cuisine, certains glissent dedans, tombent, se mouillent, les autres se moquent en les montrant du doigt, la musique est à fond, il y en a même un qui a apporté une machine à faire de la fumée comme dans les concerts et qui en abuse, les moins tenaces se vautrent dans les lits à l’étage, en voilà un qui vomit alors qu’il dort sur le dos, petit geyser vertical style le jet d’eau à Genève, ça retombe sur ses lunettes, le matin ça fera une petite croûte sèche, un autre, bien réveillé, vomit dans une couverture, la replie et la range dans le placard, une fille se couche avec un rat dans une boite à ses côtés, son animal de compagnie, on ne sait pas vraiment qui elle est, amie d’amis d’amis peut-être…
Au petit matin, jour blanc, la route est enneigée, les tronches sont blafardes, odeurs d’alcool et de tabac froid, personne n’a de chaines, on est coincés mais on s’en fout. La musique est toujours à fond et d’un coup, hasard de la playlist que le DJ a laissé filer en roue libre depuis des lustres, ce truc. Une flûte traversière, une petite voix aiguë, vers 2 minutes 30, ce changement brusque, le chanteur épelle le mot MILLENIUM, puis vers 3 minutes 47, cette guitare qui déchire l’air et qui passe d’une enceinte à l’autre et puis vers 4 minutes 20, ce final tourbillonnant qui m’embarque complètement, le gars dit qu’il construit des monuments pour un siècle mort… Je regarde les visages hagards, je pense au temps qui passe. Dans un an, nous serons au XXIe siècle. Je ne sais pas trop ce qu’il veut dire par monuments pour un siècle mort…
Autour de moi, les regards sont vitreux.
Près de 20 ans plus tard, certains ont viré sans alcool, d’autres sans gluten, certains mangent du quinoa au petit-déjeuner, beaucoup ont grossi ou perdu des cheveux, d’autres essayent d’arrêter de fumer, un a connu la prison, un autre est au cimetière, certains ont des enfants, mariés, parfois divorcés, d’autres sont toujours célibataires, beaucoup ont disparu de la circulation, quant à la fille au rat, je ne sais toujours pas qui c’était. Je me demande qui construira des monuments for the next century…
Hum, pas mal, mais c’est peut-être une de ces occasions où c’est le moment qui crée l’accoutumance et la rencontre avec la chanson.
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Peut-être, peut-être, mais j’aimais déjà beaucoup.
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