J’y croyais encore un peu en fait. Après 17 ans de divorce, je pensais que ça allait redevenir comme avant. Comme avant 1995 en fait. De 95 à 2001, ça partait en eau de boudin avec quand même de bons moments. On avait bien eu une nouvelle aventure en 2008/2009 mais ça n’avait pas duré. A tel point que j’étais allé voir ailleurs, retrouvant quelques pâles saveurs initiales chez un autre.
De quoi je parle ? De ma relation au magazine Les Inrockuptibles. 1992-2001. Puis, le divorce, enfin je veux dire le non-renouvellement de l’abonnement. Puis la parenthèse (un peu) enchantée, le magazine Volume (avec les mêmes journalistes mais cette revue n’aura duré que quelques mois…) puis cet autre mensuel fait par des gens qui devaient avoir les mêmes regrets que moi, Voxpop, qui voulait avoir l’air mais bon, ce n’était pas tout à fait ça quand même.
Comme je ne veux pas être méchant, Je ne parlerai pas des Inrocks, l’hebdo. Mais des Inrockuptibles, le mensuel. Comme un bon vieux partisan du c’était mieux avant.
C’était pas mieux avant, non, avant c’était magique. La seule ouverture vers un continent caché. Avoir la sensation de participer à quelque chose de différent, eux contre nous (cf Dominique A et son coup de canif à la chanson française dans les paroles de son petit tube d’alors, tellement bon à l’époque), attendre chaque mois le nouveau numéro, le dévorer en entier, jusqu’à la dernière ligne, faire des listes, jauger le truc, se rendre chez un disquaire et enfin écouter la perle rare, perle rare que j’aimais déjà grâce au talent des journalistes (mention spéciale à Tellier, Conte, Deschamps, Kaganski). Et ouais, y’avait pas internet. Fallait attendre. Faire des choix. Un truc qui s’appelle la frustration.
Ca a commencé pour moi avec la 33e parution, Valloire, Savoie. Un jour béni de vacances d’hiver quelque part en janvier ou février 92, je viens d’avoir 18 ans, j’me pointe chez un libraire, je prends ce magazine-là car les autres étaient moches, celui-ci avait l’air sérieux. J’étais déjà à fond dans la musique, mais uniquement sixties. Et soudain, un nouveau territoire est apparu. Et je suis remonté jusqu’au numéro 1 !

Alors, pourquoi, je parle de ça maintenant. Ben, parce que j’y croyais un peu, un tout petit peu mais que maintenant c’est mort de chez mort. Oui, j’y croyais, je croyais que les quelques grands anciens allaient relever la tête, envoyer balader cet hebdo affreux (mince, j’avais dit que je ne voulais pas être méchant) et remettre sur pied un truc aussi beau qu’avant. Mais non, je viens de découvrir qu’en l’espace de quelques mois, Deschamps, Conte, Kaganski et maintenant Beauvallet se sont faits la malle. La débandade. C’est terminé, clap de fin, le rêve est fini comme disait l’autre (Lennon, 1970). Ca ne redeviendra jamais comme avant. Et ça me fait quelque chose.
Oh, bien sûr, je sais que beaucoup de gens se font du souci pour leurs fins de mois, d’autres, moins nombreux, pour la fin du monde… Moi, je pleure sur la fin d’un monde. Un tout petit monde, et que même, ben, c’est pas très grave s’il meurt. Mais, je le pleure quand même. C’est mon petit monde de quarantenaire, blanc, occidental, installé, diplomé et allez, je l’entends au fond de la classe, mon petit monde de bobos. Ouaip, sauf qu’en 92, ce mot n’était pas si à la mode. Alors merde !
Ce magazine a changé ma vie, ni plus ni moins. A de rares exceptions près, je lui dois mes groupes préférés, mes cinéastes préférés, mes auteurs préférés et plus largement une attitude, celle d’aller voir ce qui se passe dans l’ombre plutôt que dans les lumières artificielles du show biz.
Tellier qui écrit Les Stone Roses ont tout, vlan, je file chez le disquaire.
Conte qui place Isaac Hayes au panthéon, vlan, je file chez le disquaire.
Deschamps qui écrit qu’après ça le silence paraît insupportable (en parlant de Micah P. Hinson), vlan, je file chez le disquaire
Beauvallet qui dit achetez, achetez, achetez (en parlant du premier Divine Comedy), vlan, je file chez le disquaire.
Kaganski qui écrit que le plus grand groupe du monde ressemble de plus en plus au Pixies, vlan, je file chez le disquaire.
Left Banke, Love, Divine Comedy, Boo Radleys, Charlatans, My Bloody Valentine, The Jesus and Mary Chain, Happy Mondays, Field Mice, Murat, Miossec, Dominique A, Katerine, Prefab Sprout, La’s, Stone Roses, Oasis, Blur, Suede, Auteurs, Pavement, Sonic Youth, Dinosaur Jr., Orange Juice, Cash, Pixies, PJ Harvey, Nick Cave, Apartments, Go-Betweens, Modern Lovers, Tindersticks, Sundays, Hüsker Dü, Echo and the Bunnymen, Teardrop Explodes, Ride, Slowdive, Teenage Fanclub, Pastels, Waterboys, Red House Painters, XTC, Sophia, Pale Fountains, Wire, Buzzcocks… Ca pourrait continuer longtemps.
Mieux, c’est grâce au magazine que j’ai découvert que Bowie était autre chose que cet horrible personnage à pantalons à pinces et aux chansons qui passaient à la vogue…
Bref. Une reconnaissance et une gratitude éternelles pour ces gens.
Maintenant, comme il faut bien choisir un truc pour illustrer ce post. Et bien, ce sont eux aussi qui m’ont fait découvrir qu’il y avait une vie pour R.E.M. avant Out of Time. Et notamment ce titre, en lien avec tout cela, la fin du monde tel que nous le connaissons…
Et pour tout dire, I feel fine aussi mais avec un pincement au coeur quand même…
6 réflexions sur “La fin du mois, la fin du monde, la fin d’un monde”